Au bord de la route, se dresse la statue monumentale d’un guerrier, le front ceint d’une couronne de végétaux. Il tient une lance d’une main et un bouclier grossièrement octogonal de l’autre. Il paraît enduit de terre rouge sang. Sur le bouclier, on peut lire : “Massensen règne 55 ans 203-148 avant J.-C. Ugu Ntmazta”. Posture simiesque du Cro-magnon, Massinissa tourne le dos à une bâtisse en parpaings nus. Des ceintures dépassent du plafond, signe qu’on ne va pas s’en arrêter là, et que la construction va encore s’élever. Par-delà la vallée de la Soummam, le vieil aguellid semble fixer la cime la plus haute de la montagne. Derrière, une enfilade de vulcanisateurs trahit cet axiome : la route n’est pas très sûre pour les pneus ! Plus loin, il ne faut pas passer le pont qui enjambe l’oued sec. Il faut continuer tout droit, puis passer devant un maraîcher dont l’étal déborde de poivrons verts, la Badr, le CPA et, enfin, le commissariat de police. Devant le carrefour, plutôt que de prendre vers Addekkar à droite, il faut s’arrêter. Le café Lyazid est dans cette intersection. Assis à la terrasse, les journaux éparpillés sur la table, la cigarette insécable entre les doigts, Mohamed Kersani m’attend. Chef du bureau du Soir d’Algérie à Akbou, c’est un journaliste bouillonnant et loquace. Quand il est question de sa région, de l’actualité du Printemps noir et de la formidable éclosion d’un débat dans la région, son visage de roi inca s’empourpre, et il devient intarissable.
L’abribus, sous lequel des jeunes filles se protègent du soleil, décline ce nom : Tinebdar. Une plaque à la pointe tournée vers le haut des collines nous informe que Addekar est à 23 kilomètres. Une route en lacets grimpe. Elle passe par les villages de la tribu d’Aït Ouaghliss, alvéoles dans la ruche que fait l’étagement raviné qui se décline du col de l’Akfadou jusqu’au lit où s’entortille ce serpent d’argent qu’est la Soummam quand l’oued est plein.Azri Nouh, ce sont des carcasses de maisons qui tiennent aux flancs de la colline comme des touffes d’épineux. Autrefois, c’était un terrain vague sur la rive gauche de la Soummam. Isolé de la ville coloniale, le quartier était réservé aux marginaux qui venaient y jouer de la guitare, ou entendre jouer. Ce quartier désert, et quelque peu fantôme, peut-être même inquiétant à certains égards, était néanmoins un espace de liberté. Moussa Haddar, ce musicien mort en 1991 à 70 ans, après avoir réussi un pèlerinage à La Mecque et une fugue de sept ans pendant lesquels personne jamais n’a su où il était passé, ne prédisait-il pas la fin d’un cycle, celui de l’ancien temps, avec l’investissement immobilier d’Azri Nouh ?
La prophétie s’est réalisée. Azri Nouh est tapie de palais des temps de la déréliction.Avant de commencer l’ascension vers Thala Taghouyt, la fontaine du brouillard, le village natal d’Abderarahmane El Ouaghlissi, Mohamed Kersani me cite au pied levé les noms des personnes de la tribu des Ait Oaghliss, — du moins, originaires de la région —, qui ont acquis une visibilité dans leur domaine. A tout seigneur tout honneur, le premier nom cité est celui du musicien et chanteur Sadek Abdjaoui, fondateur de l’école de musique andalouse de Bejaia, élevé par la propre grand-mère de Mohamed Kersani. Il était d’Aït Mansour. Le chanteur Boudjemaâ Agraw est de Sidi-Aïch. Le chanteur Masdjid Soula est, lui, de Chemini. L’historien Mohamed-Cherif Sahli est, lui aussi, de Chemini. Akli Aït Ouaghliss, dont l’appartenance est déclinée dans le patronyme, est de la tribu. Le comédien, chanteur et auteur Mouloudji était originaire d’El- Flaye[1], un peu plus haut dans la montagne. Mohamed Saïl, personnage peu connu, est un Aït Ouaghliss. Né en 1894, il émigra très jeune en France où il a été un militant indépendantiste pugnace et un fidèle adhérent de l’Union anarchiste.
Il meurt en 1953. Comme Amizour, Sidi Aïch ne peut s’étendre, faute de terrains. “Même pour le cimetière municipal, il a fallu que des particuliers cèdent leurs terrains”, me dit Mohamed Kersani.
C’est en 1847 que le maréchal Bugeaud soumettait, grâce au marabout de Chellata, Ben Ali Chérif, les tribus de la vallée. Elles prennent part cependant au soulèvement de 1871 au cours duquel elles se
joignent aux Fenaïas et aux Mzaïas, commandés par Aziz, fils cadet de cheikh Aheddad. Des fermes appartenant à des colons sont brûlées. L’huilerie Philips, usine moderne de raffinage, est incendiée. Le 2 juillet 1871, le colonel Thibaudin, reçoit les soumissions des Aït Ouaghliss.
Le vice-amiral de Gueydon séquestre leurs meilleures terres et leur fait payer une lourde contribution de guerre. Trois cents hectares sont ainsi “distraits des biens indigènes”, comme l’écrit si poétiquement Auguste Veller, un instituteur public, auteur en 1888 d’une Monographie de la commune mixte de Sidi Aïch. Les biens “distraits”, un cinquième des terres de chaque propriété d’insurgé, forment le territoire de colonisation. Un arrêté du gouverneur général en date du 25 août 1880 créait la commune mixte de Sidi-Aïch, territoire depuis 1872 du centre européen de colonisation. Le nom de la commune est celui d’un marabout du XIVe siècle dont le tombeau se trouvait au milieu du village.
C’est en 1847 que le maréchal Bugeaud soumettait, grâce au marabout de Chellata, Ben Ali Chérif, les tribus de la vallée. Elles prennent part cependant au soulèvement de 1871 au cours duquel elles se
joignent aux Fenaïas et aux Mzaïas, commandés par Aziz, fils cadet de cheikh Aheddad. Des fermes appartenant à des colons sont brûlées. L’huilerie Philips, usine moderne de raffinage, est incendiée. Le 2 juillet 1871, le colonel Thibaudin, reçoit les soumissions des Aït Ouaghliss.Le vice-amiral de Gueydon séquestre leurs meilleures terres et leur fait payer une lourde contribution de guerre. Trois cents hectares sont ainsi “distraits des biens indigènes”, comme l’écrit si poétiquement Auguste Veller, un instituteur public, auteur en 1888 d’une Monographie de la commune mixte de Sidi Aïch. Les biens “distraits”, un cinquième des terres de chaque propriété d’insurgé, forment le territoire de colonisation. Un arrêté du gouverneur général en date du 25 août 1880 créait la commune mixte de Sidi-Aïch, territoire depuis 1872 du centre européen de colonisation. Le nom de la commune est celui d’un marabout du XIVe siècle dont le tombeau se trouvait au milieu du village.
Sur un mur de Tinebdar, un graffiti nous reçoit : “Bienvenue en enfer.” A Tala Taghou, on s’abrite de la canicule dans une épicerie qui nous offre du jus Toudja glacé. Entre-temps, un gamin est allé chercher quelqu’un que Mohamed Kersani a fait demander. Mohamed-Salah Cherigane, un sexagénaire corpulent, à la moustache finement taillée, au visage avenant, nous propose de nous mener sur le tombeau de son ancêtre, le savant Abderahmane El Ouaghlissi.
Militaire à la retraite, Mohamed-Salah est un passionné d’histoire. “Mon père, chahid, était alim. Il avait étudié à Kairouan. Nous avions une bibliothèque de manuscrits. Mon père a dû la brûler de peur d’être inquiété par les Français.” Il y a toujours eu ce modeste tombeau à l’intérieur d’un mausolée dans un champ où la fontaine qui donne son nom au village surgit de la roche. Mais on ne savait pas grand-chose d’El Ouaghlissi. C’est la découverte d’un manuscrit d’El Ouaghlissi dans les archives du cheikh Mouhouv des Aït Ouartilane qui a accéléré les choses.
Avec Djamil Aïssani et le Gehimad, avec le soutien de l’Unesco, un colloque sur Abderahmane El Ouaghlissi est organisé à Béjaïa. On évoque ce savant du XIIIe siècle, père d’une école de jurisprudence qui formera des oulémas célèbres. L’ouvrage majeur d’El Ouaghlissi est précisément désigné sous le nom d’El Ouaghlissia. Mais son titre est : “El Muquadimma el Fiqhya”. C’est un ouvrage de base pour les étudiants qui servira pendant des siècles.
On descend vers le mausolée. Une bâtisse grise porte les couleurs de Djezzy. Du terre-plein où se dresse le mausolée, on voit la montagne se jeter dans la vallée. Des tombes de descendants d’El Ouaghlissi sont à un endroit du champ. A l’entrée du mausolée, les bancs en pierre sont lisses de porter la patine du temps. Une inscription épousant la courbe de l’arcade informe simplement qu’il s’agit là du tombeau d’El Ouaghlissi. Dans la pénombre du mausolée, le tombeau a été reconstruit.
On y a posé une plaque de marbre portant une brève biographie du savant. On va visiter le tombeau de Sidi Yahia Oucherif, l’autre saint de Thala Taghouyt, village aux deux saints. “Nos vieux étaient instruits”, dit Mohamed-Salah Cherigane en m’apprenant que la région compte 14 zaouïas et 7 écoles françaises dans les années 1923-1924. Auguste Veller en comptait 4 en 1888 dont celle dite “école mixte”, ouverte en octobre 1879. Elle était fréquentée par quinze garçons et douze filles.
Plus haut, pause en face de l’école Brahiti-Lakhdar. La vue sur la vallée n’est arrêtée, en face, que par les Bibans qui ramassent leurs contreforts. L’effervescence d’un marché ordinaire est sensible. L’école de Tinebdar (Thin Badar, celle qu’on évoque) a été ouverte le 11 mars1887.
Elle a formé des générations et des générations d’élèves. On arrive enfin à la fameuse zaouïa de Sid-Moussa. Elle date du XIVe siècle. A gauche, juste à l’entrée, la cuisine. Des achouari nazit, des jarres emplies d’huile, à l’argile noircie par son onctuosité, servent encore. Plus à gauche encore, le minaret de la mosquée. Dans une pièce au parquet couvert de tapis, le tombeau de Sidi Moussa et des plus illustres de ses descendants. En haut, une pièce carrée sert de salle d’études. Des planches sont empilées sur des tapis nattés. Des livres sont ouverts sur des pupitres.Les dortoirs des 37 tolbas d’aujourd’hui, futurs enseignants ou imams, sont des couloirs encombrés de lits métalliques. Une légende fondatrice. Un jour, Sidi Moussa ordonna à ses étudiants d’enlever les cendres du kanoun. Ils refusèrent. Il demande expressément à un des tolbas de le faire. Ce dernier trouva une pièce d’argent dans les cendres. Lorsque les autres connurent sa découverte, ils voulurent tous nettoyer le fourneau. Mais Sidi Moussa leur refusa de faire par cupidité ce qu’ils ne voulurent pas faire volontairement. Et il leur dit que, désormais, il n’y aura plus de cendres. On allume le fourneau à la zaouïa et on trouve les cendres à deux kilomètres plus bas, au rocher du plâtre.
Nous grimpons d’un cran dans la montagne. A Tilioua Kadi, la fontaine du juge, nous prenons vers Chemini. On bifurque vers Tibane, le village de Hamid Tibouchi. Je fais un arrêt, en haut du village. Vue sur la vallée, sur Seddouk sur le versant d’en face. Une voiture s’arrête. Un copain d’Addekar, qui vit à Cannes, nous salue. Il a vécu le Printemps noir aux premières loges. C’est pourquoi il est parti. Il revient épisodiquement, toujours désillusionné.
Mohamed Kersani tient à me montrer le village commerçant de Tilioua Kadi. Nous arrivons dans une esplanade poussiéreuse. Le village coiffe une butte. En contrebas, dévalant vers l’oued, les villages s’accrochent aux flancs. Une boutique fashion propose des maillots de bains pour femmes dernier cri. Des femmes dans les rues étroites. Un nombre impressionnant de femmes fashion, en robes kabyles, hidjabistes. Elles font leurs emplettes en articles de mode dans une succession de boutiques achalandées comme un catalogue. On se croirait dans un de ces villages frontières où les produits sont détaxés. Seulement, on est au-dessus de Sidi-Aïch, dans un petit village rustique dont la tradition de connexion à ce qu’il y a de plus branché en mode féminine ne s’explique que par l’émigration. Un morceau de ville où le lèche-vitrine est loin d’être désagréable. Nous redescendons par El-Flaye. De la voiture, on aperçoit Ahmed Hassam, ce sculpteur à qui on doit le Massinissa bordant la route, en train de mettre la dernière main à la statue d’une femme kabyle portant une jarre sur la tête. Après hésitation, nous décidons de ne pas le déranger. Nous parcourons les deux kilomètres qui nous conduisent jusqu’à Sidi-Aïch en parlant justement de ces artistes des villages de Kabylie qui restent, contre vents et marées, attachés à leur art. Le ciel commence à perdre sa teinte bleue. Nous laissons Mohamed à Sidi-Aïch et nous allons tout droit vers Aokas.
Il ne faut pas prendre le pont, à droite. C’est la route d’Alger, celle-là.
A.Metref
[1] Il y a aussi Abdenour AMMOUR Chanteur talentueux qui fait le bonheur des waghlissi et le groupe AKFADOU admiré par tous les Ath waghlis.
publié par B.SLAOUTI dans: AIT-DAOUD
22 Mai 1956
Quelques années après le 8 Mai 1945, quelques années avant le 1er Novembre 1954, les anciens élèves de l’école d’EI Flaye (Ath Waghlis, Sidi Aïch) furent convoqués à leur assemblée générale qui devait renouveler les responsables de leur association.
Les discussions furent vives entre les deux clans qui s’en disputaient la direction et qui se disputaient la prépondérance dans la commune (centre municipal d’assez récente création). Un
jeune instituteur - (je sus plus tard que nous avions le même âge) - récemment venu de France, intervint pour nous « conseiller ». Du fond de la salle, je l’interpellais et lui dis : « Vous n’avez pas à vous occuper de nos affaires. Vous êtes un étranger ». Que voilà un crime de lèse-colonisation ! Henri Munier, le jeune instituteur, me regarda avec étonnement. Il ne s’attendait pas à une intervention aussi « insolente » de la part d’un « indigène », car, sincèrement, il pensait qu’il se trouvait en « France ». Homme intelligent, il chercha à comprendre : il se rapprocha des indépendantistes et découvrit l’âme profonde de notre peuple. Nous fûmes, Saïghi Abdelkrim, Chaoui de Aïn Beida fraternellement à l’aise au milieu des Kabyles de la Soummam, Hadj Ali et moi-même, disponibles pour de longues discussions politiques avec lui et certains autres enseignants. Henri Munier apprécia et approuva notre volonté d’indépendance. Aussi, c’est très naturellement et très simplement qu’il rejoignit nos rangs dès l’implantation du FLN dans la région. Avec lui, se distingua une dame, une grande dame, Paule Doumain, fille d’un colon ruiné de Guelma : Française de sang, elle voulait le rester, Algérienne de cœur, elle voulait le prouver. Elle me dit, au premier contact officiel : « Larbi, ne me demandez pas de transporter des armes, mais si vous avez un blessé je l’hébergerai ; je le soignerai comme je soignerais mon père, mon frère ou mon époux ». Vivant au milieu d’une population en guerre, dans une région contrôlée par l’ALN, qui y organisera le Congrès de la Soummam le 20 août 1956, Henri admirait le comportement des uns et des autres vis-à-vis de lui et de ses collègues présents à El Flaye... Alors qu’ils trouvaient difficilement des œufs et des poulets à acheter tant que la population ne voyait en eux que des « étrangers », ils seront « inondés » d’œufs et de poulets gratuits dès que leurs contacts avec le FLN furent connus : nos femmes aussi savaient être patriotes ([2]). Et la guerre continuait, avec une organisation de plus en plus parfaite et des missions de plus en plus élargies. Toutes les écoles d’Ath Waghlis et casernes potentielles furent incendiées, sauf celle d’EI Flaye. Nous voulions que cette dernière reste, avec ce village, un des relais très utiles pour l’acheminement de l’approvisionnement à partir de zones tenues par l’armée française vers le maquis tout autour de Sidi Aïch. Et nous voulions aussi que les Français, qui vivaient au milieu de nos montagnards puissent témoigner que notre combat n’avait pas la haine comme soubassement, ce que pouvait confirmer une
lecture rationnelle de la proclamation du 1er novembre 1954. Ce n’était pas un peuple qui combattait un autre peuple, une religion qui combattait une autre religion : notre peuple luttait pour son indépendance contre un système honni, le colonialisme. Et ce combat se déroulait sans aucun complexe de notre part. C’est ce message que recevait Henri dans ses contacts avec notre population. Et c’est ce message qu’Henri comprit et fit sien. Il fit mieux. Il chercha à faire partager ses convictions avec d’autres Français autour de lui et ses amis en France. C’est ainsi qu’il entra en contact épistolaire avec un député socialiste, Guy Desson, proche de Guy Mollet, Premier ministre français de l’époque. Avec l’accord du « maquis », il décida de venir en Algérie. Je devais le réceptionner à Alger, le mettre en relation avec le commissaire politique Tarikt Rachid, qui lui aurait donné l’occasion de dialoguer avec lui, avec d’autres responsables et avec de jeunes djounoud. Il lui aurait fait visiter les montagnes et je l’aurais récupéré à Tizi Ouzou, de l’autre côté du Djurdjura, à la fin de sa mission. Hélas, au dernier moment, il nous informa qu’il ne pouvait pas venir : il préféra aller présider le Festival du cinéma à Cannes. Nous en fûmes déçus. Notre déception ne dura pas longtemps. Après consultation, au maquis, des uns et des autres, il fut décidé qu’Henri allait faire la « tournée touristique » prévue pour le député. Le 22 mai 1956, l’invitation d’Henri arriva en même temps qu’arrivait l’ordre d’incendier la dernière école des Ath Waghlis encore intacte. Un grand nombre de « moussebiline » de toute la tribu y participèrent. Certains directement, d’autres par des missions de garde tout autour du village. L’opération commença sous la direction du commissaire politique par le déménagement des appartements des instituteurs : leurs affaires devaient être absolument préservées. Les femmes et les enfants français furent dirigés vers la maison du chef du village qui les hébergea jusqu’au lendemain. Henri, accompagné de l’un de ses collègues, M. Linglin, partit vers des hauts de l’Akfadou. Les locaux scolaires furent incendiés : il fut nécessaire d’utiliser des bombes. De Sidi Aïch, les soldats en entendaient les détonations et devaient se douter de ce qui se passait : ils ne pensèrent pas aller au secours de la douzaine de leurs compatriotes qui vivaient à l’école. Ils préférèrent aller très nombreux, en passant par la route départementale (qui traverse lkhlidjene, encercler les villages Ath Soula et Agouni. Au matin, l’officier commandant le détachement rassembla la population. Muni d’une liste, il fit l’appel de plus de soixante personnes qui seront froidement abattues. Pendant ce temps, certains de ses hommes éparpillés autour du village tiraient à vue sur tous ceux qui cherchaient à se dégager du piège tendu par l’armée ennemie. Et ce fut toute la matinée un massacre sans nom. Oradour-sur-
Glane[3] rencontra sûrement plus de pitié plus d’humanité de ceux qui l’ont détruite. En fin d’après-midi, après le départ des soldats, plus de 80 cadavres furent dénombrés et enterrés. Henri Munier, qui se trouvait au moment du « génocide » au village de Djenane, non loin de là, constata que le comportement des djounoud et de la population vis-à-vis d’eux ne changea pas. La nouvelle de la tuerie fut reçue avec une douleur sereine et une froide volonté de continuer la lutte quels qu’en soient les sacrifices. A Sidi Aïch, ils camouflèrent d’abord tout ce qu’ils avaient rapporté de la montagne chez un de leurs collègues avant d’annoncer leur retour aux autorités. La gendarmerie les arrêta, mais quelques jours après les libéra et les plaça en résidence surveillée à Bougie. J’organisais l’évasion d’Henri par Alger où un refuge lui fut réservé, il rejoignit la France. S’aidant des documents rapportés de nos montagnes, il initia à Paris une opération d’information autour de lui. Suspecté et se sentant menacé, il passa au Maroc en même temps que Paule Doufliain, qui venait d’être expulsée de Biskra où elle avait été nommée institutrice après son expulsion de Sidi Aïch. Et leur existence continua jusqu’à l’indépendance, dans les rangs du FLN à l’extérieur. Paule et Henri sont tous deux décédés depuis quelques années. J’ai voulu, en rapportant une partie de leur parcours à nos côtés, démentir des déclarations d’irresponsables qui ont présenté la visite d’Henri au maquis comme un enlèvement. Les deux êtres exceptionnels et les sacrifiés du 22 mai 1956 à Ath Waghlis, dont nous rappelons le souvenir, nous appartenaient : ils ont droit à notre hommage, car, comme l’écrivait un leader politique de France : « Les morts sont parmi nous les inspirateurs de notre mémoire. »
jeune instituteur - (je sus plus tard que nous avions le même âge) - récemment venu de France, intervint pour nous « conseiller ». Du fond de la salle, je l’interpellais et lui dis : « Vous n’avez pas à vous occuper de nos affaires. Vous êtes un étranger ». Que voilà un crime de lèse-colonisation ! Henri Munier, le jeune instituteur, me regarda avec étonnement. Il ne s’attendait pas à une intervention aussi « insolente » de la part d’un « indigène », car, sincèrement, il pensait qu’il se trouvait en « France ». Homme intelligent, il chercha à comprendre : il se rapprocha des indépendantistes et découvrit l’âme profonde de notre peuple. Nous fûmes, Saïghi Abdelkrim, Chaoui de Aïn Beida fraternellement à l’aise au milieu des Kabyles de la Soummam, Hadj Ali et moi-même, disponibles pour de longues discussions politiques avec lui et certains autres enseignants. Henri Munier apprécia et approuva notre volonté d’indépendance. Aussi, c’est très naturellement et très simplement qu’il rejoignit nos rangs dès l’implantation du FLN dans la région. Avec lui, se distingua une dame, une grande dame, Paule Doumain, fille d’un colon ruiné de Guelma : Française de sang, elle voulait le rester, Algérienne de cœur, elle voulait le prouver. Elle me dit, au premier contact officiel : « Larbi, ne me demandez pas de transporter des armes, mais si vous avez un blessé je l’hébergerai ; je le soignerai comme je soignerais mon père, mon frère ou mon époux ». Vivant au milieu d’une population en guerre, dans une région contrôlée par l’ALN, qui y organisera le Congrès de la Soummam le 20 août 1956, Henri admirait le comportement des uns et des autres vis-à-vis de lui et de ses collègues présents à El Flaye... Alors qu’ils trouvaient difficilement des œufs et des poulets à acheter tant que la population ne voyait en eux que des « étrangers », ils seront « inondés » d’œufs et de poulets gratuits dès que leurs contacts avec le FLN furent connus : nos femmes aussi savaient être patriotes ([2]). Et la guerre continuait, avec une organisation de plus en plus parfaite et des missions de plus en plus élargies. Toutes les écoles d’Ath Waghlis et casernes potentielles furent incendiées, sauf celle d’EI Flaye. Nous voulions que cette dernière reste, avec ce village, un des relais très utiles pour l’acheminement de l’approvisionnement à partir de zones tenues par l’armée française vers le maquis tout autour de Sidi Aïch. Et nous voulions aussi que les Français, qui vivaient au milieu de nos montagnards puissent témoigner que notre combat n’avait pas la haine comme soubassement, ce que pouvait confirmer une
lecture rationnelle de la proclamation du 1er novembre 1954. Ce n’était pas un peuple qui combattait un autre peuple, une religion qui combattait une autre religion : notre peuple luttait pour son indépendance contre un système honni, le colonialisme. Et ce combat se déroulait sans aucun complexe de notre part. C’est ce message que recevait Henri dans ses contacts avec notre population. Et c’est ce message qu’Henri comprit et fit sien. Il fit mieux. Il chercha à faire partager ses convictions avec d’autres Français autour de lui et ses amis en France. C’est ainsi qu’il entra en contact épistolaire avec un député socialiste, Guy Desson, proche de Guy Mollet, Premier ministre français de l’époque. Avec l’accord du « maquis », il décida de venir en Algérie. Je devais le réceptionner à Alger, le mettre en relation avec le commissaire politique Tarikt Rachid, qui lui aurait donné l’occasion de dialoguer avec lui, avec d’autres responsables et avec de jeunes djounoud. Il lui aurait fait visiter les montagnes et je l’aurais récupéré à Tizi Ouzou, de l’autre côté du Djurdjura, à la fin de sa mission. Hélas, au dernier moment, il nous informa qu’il ne pouvait pas venir : il préféra aller présider le Festival du cinéma à Cannes. Nous en fûmes déçus. Notre déception ne dura pas longtemps. Après consultation, au maquis, des uns et des autres, il fut décidé qu’Henri allait faire la « tournée touristique » prévue pour le député. Le 22 mai 1956, l’invitation d’Henri arriva en même temps qu’arrivait l’ordre d’incendier la dernière école des Ath Waghlis encore intacte. Un grand nombre de « moussebiline » de toute la tribu y participèrent. Certains directement, d’autres par des missions de garde tout autour du village. L’opération commença sous la direction du commissaire politique par le déménagement des appartements des instituteurs : leurs affaires devaient être absolument préservées. Les femmes et les enfants français furent dirigés vers la maison du chef du village qui les hébergea jusqu’au lendemain. Henri, accompagné de l’un de ses collègues, M. Linglin, partit vers des hauts de l’Akfadou. Les locaux scolaires furent incendiés : il fut nécessaire d’utiliser des bombes. De Sidi Aïch, les soldats en entendaient les détonations et devaient se douter de ce qui se passait : ils ne pensèrent pas aller au secours de la douzaine de leurs compatriotes qui vivaient à l’école. Ils préférèrent aller très nombreux, en passant par la route départementale (qui traverse lkhlidjene, encercler les villages Ath Soula et Agouni. Au matin, l’officier commandant le détachement rassembla la population. Muni d’une liste, il fit l’appel de plus de soixante personnes qui seront froidement abattues. Pendant ce temps, certains de ses hommes éparpillés autour du village tiraient à vue sur tous ceux qui cherchaient à se dégager du piège tendu par l’armée ennemie. Et ce fut toute la matinée un massacre sans nom. Oradour-sur-
Glane[3] rencontra sûrement plus de pitié plus d’humanité de ceux qui l’ont détruite. En fin d’après-midi, après le départ des soldats, plus de 80 cadavres furent dénombrés et enterrés. Henri Munier, qui se trouvait au moment du « génocide » au village de Djenane, non loin de là, constata que le comportement des djounoud et de la population vis-à-vis d’eux ne changea pas. La nouvelle de la tuerie fut reçue avec une douleur sereine et une froide volonté de continuer la lutte quels qu’en soient les sacrifices. A Sidi Aïch, ils camouflèrent d’abord tout ce qu’ils avaient rapporté de la montagne chez un de leurs collègues avant d’annoncer leur retour aux autorités. La gendarmerie les arrêta, mais quelques jours après les libéra et les plaça en résidence surveillée à Bougie. J’organisais l’évasion d’Henri par Alger où un refuge lui fut réservé, il rejoignit la France. S’aidant des documents rapportés de nos montagnes, il initia à Paris une opération d’information autour de lui. Suspecté et se sentant menacé, il passa au Maroc en même temps que Paule Doufliain, qui venait d’être expulsée de Biskra où elle avait été nommée institutrice après son expulsion de Sidi Aïch. Et leur existence continua jusqu’à l’indépendance, dans les rangs du FLN à l’extérieur. Paule et Henri sont tous deux décédés depuis quelques années. J’ai voulu, en rapportant une partie de leur parcours à nos côtés, démentir des déclarations d’irresponsables qui ont présenté la visite d’Henri au maquis comme un enlèvement. Les deux êtres exceptionnels et les sacrifiés du 22 mai 1956 à Ath Waghlis, dont nous rappelons le souvenir, nous appartenaient : ils ont droit à notre hommage, car, comme l’écrivait un leader politique de France : « Les morts sont parmi nous les inspirateurs de notre mémoire. »[1] El watan du 24 Mai 2006
[2] La production des œufs et des poulets était de la responsabilité des femmes.
[3] Oradour-sur-glane : Ville Française détruite après le massacre de la population en 1943 par les allemands
publié par B.SLAOUTI dans: AIT-DAOUD
beau faire croître l'effort, varier les méthodes, il n'en ré
sulte jamais qu'une évidence qui est l'impossibilité de séparer l'observateur de la chose observée et l'histoire de l'historien. 