Entrevue de l’Emir Abdelkader et du Général Bugeaud
(Extrait du livre intitulé Algérie Française de ARSENE BERTEUIL édité en 1856)
……. « Sais-tu s’écria Bugeaud, qu’i
l y a peu de généraux qui eussent osé faire le traité que j’ai conclu avec toi ?
Je n’ai pas craint de t’agrandir et d’ajouter à ta puissance, parce que je suis assuré que tu ne feras usage de la grande existence que nous te donnons que pour améliorer le sort de la nation arabe et la maintenir en paix et en bonne intelligence avec la France.-
-Je te remercie de tes bons sentiments pour moi, a répondu l’Emir Abdelkader ;si Dieu le veut, je ferais le bonheur des arabes, et si la paix est jamais rompu, ce ne sera pas de ma faute-
Sur ce point, je me suis porté ta caution auprès du roi des Français-
-Tu ne risques rien à le faire ; nous avons une religion et des mœurs qui nous obligent à tenir notre parole, je n’y ai jamais manqué.
-Je compte là-dessus, et c’est à ce titre que je t’offre mon amitié particulière.
-J’accepte ton amitié, mais que les Français prennent garde de ne pas écouter les intrigants.
-Les ne se laissent conduire par personne,et ce ne sont pas quelques faits particuliers commis par des individus , qui pourront rompre la paix : ce serait l’inexécution du traité ou un grand acte d’hostilité. Quant aux faits coupables des particuliers, nous nous en préviendrons réciproquement.
- C'est très bien, tu n'as qu’à me prévenir, et les coupables seront punis. –
-Je te recommande les Koulouglis qui resteront à Tlemcen. -
-Tu peux être e tranquille, ils seront traité comme les Hadars. –
-Mais tu m'as promis de mettre les Douers dans le pays de Hafra (partie des montagnes entre la mer et le lac Segba).
- Le pays de Hafra ne serait peut-être pas suffisant mais ils seront placés de manière à ne pouvoir nuire au maintien de la paix.
- As-tu ordonné, reprit le général Bugeaud après un moment de silence, de rétablir les relations commerciales à Alger et autour de toutes nos villes ?
- Non; je le ferai des que tu m'auras rendu Tlemcen. –
-Tu sais bien que je ne puis le rendre que quand le traité aura été approuvé de mon roi.
- Tu n'as donc pas le pouvoir de traiter ?
- Si; mais il faut que le traité soit approuvé : c'est nécessaire pour ta garantie, car, s'il était fait par moi seul. Un autre général qui me remplacerait pourrait le défaire : au lieu qu’étant approuvé par le roi, mon successeur sera obligé de le maintenir.
- Si tu ne me rends pas Tlemcen, comme tu le promets dans le traité, je .ne vois pas la nécessité de faire la paix; ce ne sera qu'une trêve.
-Cela est vrai mais, ceci peut n’être qu’une trêve; mais c'est toi qui gagnes à cette trêve, car pendant qu'elle durera, je ne détruirai pas les moissons.
- Tu peux les détruire, cela nous est égal; et à présent que nous avons fait la paix, je te donnerai par écrit l'autorisation de détruire tout ce que tu pourras; tu ne peux en détruire qu'une bien faible partie. Et les Arabes ne manquent pas de grain.
- Je crois que les Arabes ne pensent pas tous comme toi; car je vois qu'ils désirent bien la paix, et quelques-uns m'ont remercié d'avoir ménagé les moissons depuis la Sickak jusqu'ici, comme je l'avais promis à Amadi-Sekkal.
L’Emir Abdelkader sourit d'un air dédaigneux, et demanda ensuite combien il fallait de temps pour avoir l'approbation du roi des Français.
- II faut trois semaines.
- C'est bien long.
- Tu ne risques rien : moi seul pourrais y perdre.
Son khalifa, Ben Harrach, qui venait de se rapprocher, dit alors au général :
- C'est trop long, trois semaines; il ne faut pas attendre cela plus de dix à quinze jours.
- Est-ce que tu commandes à la mer ? répliqua le général français.
- Eh bien, en ce cas, reprit l’Emir Abdelkader, nous ne rétablirons les relations commerciales
Qu’après que l’approbation du roi sera arrivée, et quand la paix sera définitive.
-C'est à tes coreligionnaires que tu fais le plus de tort; car tu les prives du commerce dont ils ont besoin; et nous, nous pouvons nous en passer, puisque nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire. »
Le général ne crut pas devoir insister davantage, il demanda si le détachement qu'il avait laissé à Tlemcen avec quelques bagages pourrait en sûreté venir rejoindre à Oran, ce à quoi L’Emir Abdelkader répondit affirmativement. Le général s'était levé pour prendre congé. « L’Emir Abdelkader restait assis, dit-il plus tard à la Chambre des députés; je crus voir dans cet acte un Certain air de supériorité; alors je lui fis dire par mon interprète :
-Quand un général français se lève devant toi. Tu dois te lever aussi.
Et, pendant que mon interprète lui traduisait ces paroles, avant même qu'il eut fini de les traduire, je pris la main L’Emir Abdelkader et je le soulevai : il n'est pas très lourd.
Nous ne contestons pas cette anecdote ; cependant, d'après M. Pélissier, il est bien vrai que le général Bugeaud, sans attendre que l’interprète eut traduit ses paroles, et sans attendre la réponse, pris la main L’Emir Abdelkader en souriant et l'enleva de terre, au grand étonnement des
Arabes, qui trouvaient sans doute le procédé un peu leste et ouvraient de fort grands yeux.
Cette main, que le général Bugeaud tint alors un moment dans la sienne, est jolie, mais petite et faible, et L’Emir Abdelkader est lui-même d'une stature frêle et délicate.
II était tard; L’Emir Abdelkader et le général Bugeaud se dirent adieu et se quittèrent.
le premier salué par les cris de joie de sa nombreuse escorte , qui retentirent majestueusement le long des collines et furent répétés par toute son armée.
Au même moment, éclata un long et violent coup de tonnerre dont les échos multipliés ajoutèrent à tout ce que cette scène avait d’imposant .
beau faire croître l'effort, varier les méthodes, il n'en ré
sulte jamais qu'une évidence qui est l'impossibilité de séparer l'observateur de la chose observée et l'histoire de l'historien. 