Pour une meilleure compréhension des objectifs du général Bugeaud dans le traité de la Tafna entériné le 30 Mai 1837 ,nous estimons utile de publier la lettre qu’il adresse la veille à M. le comte Molé, président du conseil des ministres.
Au camp de la Tafna, le 29 mai 1837.
MONSIEUR LE MINISTRE,
J’ai toujours pensé que dans les grandes circonstances, un général ou un homme d’État doit savoir prendre sur lui une grande responsabilité, quand il a la conviction qu’il sert bien son pays.
Ce principe gravé depuis longtemps dans mon esprit, je viens d’en faire l’application. J’ai cru qu’il était de mon devoir, comme bon Français, comme sujet fidèle et dévoué du Roi, de traiter avec Abdelkader, bien que les délimitations du territoire soient différentes de celles qui m’ont été indiquées par M. le ministre de la guerre.
Je me suis dit que le ministre et ses bureaux ne pouvaient juger les nuances de la question comme moi qui suis sur les lieux, en présence des difficultés ; j’ai d’ailleurs reconnu par la dépêche du ministre de la guerre, du 16, que l’on était encore dominé, à Paris, par des idées qui pouvaient être justes, il y a un an ou dix huit mois, mais qui ne sont plus aujourd’hui en rapport avec les circonstances.
Je vous ai fait reconnaître par ma dépêche du 27
(qui a passé par l’Espagne) le peu d’importance que j’attachais à ne donner à Abdelkader que telle ou telle portion du territoire; que même, je trouvais des avantages à lui céder plus, parce qu’il nous offrait plus de garanties de sécurité, et plus d’avantages commerciaux que des beys sans influence, que l’on voudrait établir entre l’Émir et nous. C’est cet ordre d’idées qui m’a déterminé à outrepasser mes instructions. Pour tout le reste, les conditions sont ou égales
ou supérieures à celles qui étaient approuvées par le ministre de la guerre.
Je réserve à la France Mostaganem et son territoire, afin de n’abandonner aucun point de la côte, et cependant les instructions m’autorisaient à me borner aux marais de la Macta.
J’acquière sur la côte un nouveau point de commerce assez important, à l’embouchure du Rio Salado, qui est meilleur que celui de la Tafna ; enfin, j’obtiens une indemnité de guerre en denrées, qui pourras nourrir dix mille hommes et mille chevaux, à Oran, pendant plus d’une année.
Il n’y a donc que sur le point seul de la délimitation que je suis resté au-dessous des prescriptions. J’espère que le gouvernement jugera que ce point seul ne devait pas faire échouer un traité qui nous donnera sur-le-champ des relations faciles et sûres dans la plus grande partie de la régence ; qui établira la sécurité agricole dans la plaine de la Métidja et dans la zone d’Oran; qui fera cesser l’effusion du sang de nos soldats, et qui permettra de fonder enfin quelque chose pour la colonisation,.
Pour notre établissement solide, sur la terre d’Afrique, et qui fermera la porte aux sacrifices pécuniaires qui faisaient, chaque année, l’objet de vives discussions dans les Chambres.
Bientôt, je l’espère, l’abaissement du prix des denrées permettra de nourrir la troupe, qu’on voudra maintenir dans la régence, à meilleur marché qu’en France, et les droits de douanes, les gains du commerce commenceront, dès cette année, à nous récupérer des dépenses que nous avons faites.
Je m’attends à ce qu’on me dira : mais ne sont-ce pas là des illusions ? Qui, vous garantit la sincérité d’Abdelkader ? Etes vous assuré qu’il exécutera bien le traité et qu’il vous donnera la sécurité commerciale et agricole sur votre territoire et sur le sien ?
Je ponds que la connaissance que j’ai acquise du caractère religieux et sincère de l’Émir, comme de sa puissance sur les Arabes, me donne la conviction profonde que toutes les conditions seront parfaitement exécutées. Je me rends garant de l’Émir, et je prouve la foi que j’ai dans sa parole, par la grande responsabilité que j’assume sur ma tête.
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Je l’avouerai cependant, une seule pensée m’a fait hésiter : il faut, me suis-je dit, trois semaines, ou un mois, avant que ce traité puisse être autorisé par le gouvernement. Cet espace de temps est le plus propre à la guerre contre les Arabes ; ce sera une campagne à moitié manquée; que pensera-t-on de moi comme militaire ? Voilà comment j’ai vaincu ces scrupules : j’ai d’abord envisagé tout ce qu’il y aurait de barbare, de déchirant, à incendier les moissons d’un peuple qui ne demande pas mieux que de traiter, et avec qui j’ai traité .
Et puis, j’ai considéré que la campagne serait encore très profitable en juillet, qui sera, cette année,la véritable époque des moissons du froment; que d’ailleurs je trouverai dans les silos les orges moissonnées en juin, et que si la campagne commence plus tard, elle pourra se prolonger plus
Longtemps, puisque, jusqu’au ter juillet, nous conserverons intacts notre cavalerie, nos transports et la santé de nos soldats.
Mais fallût-il perdre toute la campagne, serait-ce encore une considération suffisante pour ne pas essayer d’un nouvel état de choses qui doit nous donner, selon moi, tous les avantages que j’ai énumérés ? Si le traité mal exécuté ne remplit pas nos espérances,
Ne pourrons-nous pas faire, l’année prochaine, ce que nous voulions faire cette année ? Les Arabes le redouteront, car ils avaient parfaitement compris toute la puissance dévastatrice d’une colonne organisée comme la mienne. Ils disaient hautement,
et les envoyés d’Abdelkader eux-mêmes, qu’ils savaient bien qu’ils ne pourraient pas me résister et m’empêcher de brûler leurs moissons ; mais qu’ils, fuiraient vers le désert, où ils avaient des provisions en réserve, et qu’ils reviendraient quand la lassitude nous forcerait à rentrer dans nos places,
On me dira peut-être : comment avec de tels avantages, n’avez-vous pas pu limiter Abdelkader dans la province d’Oran ? J’ai fait, malgré l’opinion que j’ai déjà émise, tout ce qu’il était humainement possible de faire pour atteindre ce but, et j’aurais obtenu d’Abdelkader, livré à lui-même, quelques concessions ; mais les autres chefs et les marabouts se sont écriés plusieurs fois qu’ils aimaient mieux mourir tous que de céder davantage.
Il a fallu disputer longtemps pour obtenir l’article 4 qui établit que les Musulmans qui vivront sur notre territoire ne seront pas soumis à la domination de l’Émir. Ce point intéressait la religion à laquelle ces hommes sont attachés jusqu’au fanatisme. Il n’a pas fallu moins de débats pour obtenir la cession de quelques portions de territoire appartenant à des tribus dévouées qui, les premières, ont élevé Abdelkader sur le pavois. Enfin, il n’est presque pas un article qui n’ait été vivement disputé.
J’ai demandé avec force Ténès et Cherchell ; mais Abdelkader a répondu que ces deux ports étaient entourés de Kabaïles sur lesquels il n’avait qu’une influence religieuse; que ces peuplades étaient si sauvages et si indépendantes que si nous allions nous établir là, nous serions, comme à Bougie, toujours en guerre avec elles ; mais qu’il croyait pouvoir garantir qu’il obtiendrait la libre pratique de ces deux petits ports pour notre commerce. Il a bien fallu se payer de ces raisons, que je crois d’ailleurs véridiques d’après les renseignements que j’ai. J’aurai l’honneur de vous faire observer que si nous rendons Tlemcen qui nous était onéreuse, nous acquérons deux villes que nous n’avons jamais occupées, sérieusement, Blida et Koléah.
J’ai la ferme persuasion qu’il était impossible d’obtenir davantage avant d’avoir fait une longue guerre semée de succès.
Que risquons-nous d’essayer du régime qui sera fondé par l’arrangement que je viens de faire ? Nous aurons tout d’abord une grande diminution dans les dépenses courantes et dans les pertes de tout genre qu’entraîne la guerre, en hommes, en chevaux, en mulets, en vêtements, en équipages, en munitions, en Prix excessifs de denrées, etc., etc., etc.
La division d’Oran ne coûtera rien à nourrir pendant cette année d’épreuve, et l’on aura le temps de se préparer, en tout point, pour recommencer la guerre, au mois d’avril prochain, si nous étions déçue dans notre attente.
En attendant, le camp de la Tafna, ce poste gênant, est évacué, et les bâtiments sont vendus plus de trois cent mille francs par les denrées qu’on me donne en compensation.
Plus j’examine les considérations que j’ai présentées, plus je suis convaincu qu’il y a sagesse dans cette détermination. La dernière discussion des Chambres sur les crédits supplémentaires d’Alger m’appuie d’une manière prépondérante. Mon traité satisfait toutes les opinions émises, et M. Thiers lui-même, qui s’était montré jadis le plus chaud partisan de la conquête absolue, et qui se borne aujourd’hui à une certaine zone autour de nos places, et à des relations amicales avec les Arabes. Ainsi tout sanctionne mon traité, excepté un seul passage des instructions de M. le ministre de la guerre. Ce passage, le voici : « Vous devez donc insister d’une manière absolue, comme vous en annoncerez l’intention, pour réserver autour d’Oran la zone que vous avez indiquée, et pour renfermer Abdelkader dans la province d’Oran.
Dans celle-ci même vous devrez exiger pour limite, si ce n’est le Foddah, au moins le Chélif, et n’abandonner à Abdelkader ni Miliana, ni Cherchell. »
Et plus bas :
« Les trois points essentiels dont vous ne devez pas vous départir, c’est la souveraineté de la France, la limitation d’Abdelkader dans la province d’Oran, bornée au moins par le Chélif, c’est-à-dire en laissant en dehors Cherchell et Miliana et la réserve de la zone que vous avez indiquée depuis l’Habra jusqu’au Rio Salado. »
Ce qui a dû m’enhardir à passer outre ces prescriptions, c’est que l’idée première de cette délimitation paraît avoir été prise dans ma correspondance avec le ministre ; ce sont donc en quelque sorte mes idées que je modifie moi-même.
Sous trois ou quatre jours, je vais quitter la Tafna pour retourner à Oran ; si vous approuvez mon traité, je demande à rester un mois ou deux pour poser les bases de notre établissement dans la zone réservée, et y jeter les fondements d’une ou deux colonies militaires. Je ferai au ministre de la guerre un rapport
Détaillé sur tout ce qu’il me paraîtra utile de faire. Je signale dès à présent les salines d’Arzew et son bon port, près duquel nous devons faire des établissements pour un commerce qui peut y devenir considérable. Les salines peuvent aussi donner un bon revenu. Les Russes de la Mer Noire et autres peuples qui viennent en Espagne apporter des fers, et s’en retournent chargés de sel, préféreront venir à Arzew, parce que le fer s’écoulera facilement ; qu’on y trouvera du sel ; que c’est plus près que la côte
D’Espagne, et que le mouillage est plus sûr qu’à Valence, où se rendent ordinairement ces bâtiments.
Si vous n’approuvez pas mon traité, je demande encore à rester pour faire la campagne de juillet, août et septembre. Ce n’est pas là un petit sacrifice à la grande détermination que j’ai cru devoir prendre; car je trouvais une grande compensation aux contrariétés que j’ai éprouvées, à tort sans doute, au commencement de mes négociations, dans l’avantage de revoir ma famille, et mon rappel me l’aurait procuré. Mais si, par malheur, il y a guerre à faire, il serait honteux pour moi de rentrer en France, avant d’avoir prouvé, une fois de plus, que je suis loin de la redouter.
Je suis avec respect, Monsieur le Ministre, Votre très humble et très obéissant serviteur,
Le lieutenant général commandant la division d’Oran.
Signé : BUGEAUD.
P. S. J’ai fait connaître aux généraux et officiers supérieurs de ma division les clauses du traité. On en a été unanimement satisfait, et on a déclaré que la sagesse ne permettait pas de refuser de pareilles conditions. Cependant tout le monde était très désireux de faire la guerre.
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beau faire croître l'effort, varier les méthodes, il n'en ré
sulte jamais qu'une évidence qui est l'impossibilité de séparer l'observateur de la chose observée et l'histoire de l'historien. 