Les statues du monument aux morts de Sidi Aich * 1940 et date (jour et mois) non précisée d'après ma soeur Myriam.
Œuvre du sculpteur Paul Belmondo.
Depuis sa création, qui savait que le monument aux morts de Sidi- Aich était l'oeuvre de l'artiste Paul Belmondo qui était le père de l’artiste de cinéma Jean-Paul Belmondo. Une partie de l'édifice (sans les statues) est encore debout au même endroit, entre la mosquée et la nouvelle poste (datant de 1955) et face aux escaliers montants vers le tournant au centre duquel se trouve l’entrée de l’église avec un escalier à double rampe.
Le monument original avec ses deux statues a été inauguré en 1940 par George Le Beau, Gouverneur Général d'Algérie de l'époque. La cérémonie a été dirigée par l'administrateur civil de la commune mixte de l'époque Mr Vergoz et Mr Joseph Andréani président des anciens combattants (1914-1918).
Presque tous les gens du village étaient présents. Il y avait aussi Mr Delage et Mlle Bougrier, instituteur et institutrice des garçons et des filles respectivement.
Sur la plaque en bronze couleur vert-de- gris (en bas a droite) étaient inscrits et gravés en italique un P ou Paul ? Et Belmondo* dont je me souviens et quelque chose qui ressemblait a une main ?
Aux dessus étaient en bas-relief deux lignes : 1914-1918 et 1939-1945. A hauteur de l'épaule de la dame debout, sur deux lignes et en majuscules : "A" et dessous "NOS MORTS". Tout cela est encore si clair dans ma mémoire après plus d'un demi siècle, tout comme le bas-relief du haut, toujours en majuscules et sur deux lignes : «COMMUNE MIXTE" et «DE LA SOUMMAM".
Certains détails ne pouvaient être vus que de très près et il fallait passer au dessus de l’une des cinq chaînes donnant accès au monument. Seule celle du centre était amovible. En s'approchant de plus prés, on pouvait bien noter que la ligne du bas 1939 – 1945. a été ajoutée ajoutées après 1945 d'après Louise, fille de Mme Françoise et Da Ameziane Benshila(Atieth rham Rebbi) juste quelques mois avant une cérémonie spéciale de remise de médailles pour les parents des enfants (une douzaine d'Ath Waghlis) morts au front pour la France. Son frère François Said était tombé durant la bataille de la prise de Casserine en Février 1943. Les Benshila avaient le café " La Bretagne" au pont vers Timzaghra (la mission à l'époque). Au fait, même en 2007, ce café qui existe toujours est encore connu sous le nom «La Bretagne".
Hélas, pour l'histoire, je ne sais ce que sont devenues ces statues uniques**. Une chose est certaine, le monument n'a pas été vandalisé en juillet 1962. Je me rappelle très bien qu’il était encore intact début d'Août 1962 lors d'une certaine manifestation devant le monument et a laquelle j'étais présent. J'avais même, pour l'occasion, signalé à mes copains du village que les gens de Sidi- Aich étaient plus tolérants qu'ailleurs dans toute la vallée et la région .ou certains édifices (monuments…, et même une église) ont été vandalisés.
Que sont devenues ces statues dont les détails fascinaient le petit garçon que j'étais en ces débuts de ces années 1950 ? Je me rappelle encore tous ces jeux sur les lieux et les environs : se balancer sur les chaînes, se cacher derrière les arbustes ou les parapets des escaliers, juste en face et montant vers l'église ou encore mes fuites a toutes jambes vers le "Square" et le mur de la mosquée juste a coté...! Je me rappelle aussi, oh combien de fois, étant seul ou que personne ne voulait jouer, je faisais et refaisais, presque avec le même rituel, l’exploration de ce monument.
Il m’arrivait de suivre avec mon petit indexe les lettres "P" et «B" de l'auteur et les chiffres engravés juste au dessus, ou tout simplement rester contemplatif devant ces statues...Les mains croisées de la femme debout, les comptes et recomptes des plis de sa robe et bien sure les détails de la femme assise en tailleur, qui ressemblait beaucoup à ma grand-mère paternelle (Setsi Ferroudja…. (Atsir ham Rebbi !). Comme elle, elle avait le visage rond et un nez aquilin et deux rides sur le front, un foulard noué sur la tête avec le double noeud traditionnel sur le coté droit, la forme et presque les même plis de cette écharpe kabyle dite «Baléta" portée au dessus de ses épaules…. et surtout la manière dont les bouts étaient épinglés sur chaque coté de sa poitrine avec chacune de ses boucles berbères dites "Tifzimines"....
Ah ces statues...! Que de souvenirs après plus d'un demi siècle, Certains encore bien précis malgré 39 ans d'exil...!
Depuis les bords de cet océan découvert par Vasco Muñez de Balbo en 1513 qui borde ces terres baptisées "Nouveau Monde" après l'an de grâce 1492,
Roger Djafar
Notes :
En effet Myriam avait a peine 13 ans le jour de la cérémonie avec "les grandes" de l'école des filles. Mlle Bougrier (L’Institutrice de l'époque) avait donné à chaque fille un petit drapeau tricolore et leur dit : «Qu'il faudra bien chanter aujourd'hui car un Monsieur Le Beau va venir spécialement d'Alger". (Elle s'en rappelle encore car elle m’a même raconté qu'elle avait compris.»Le beau : c’est a dire le joli...sens «Ouchvih en Kabyle" et qu'elle a été déçue, comme petite fille de ne pas avoir vu le prince charmant).
Da Ameziane BENSHILA (Ath irham Rebbi) était un ami de la famille. Il était marié a une française et avait le café "Bretagne" au pont vers Timzaghra (la mission a l'époque). Au fait, même en 2007, ce café qui existe toujours est encore connu sous le nom "La Bretagne".
**. Qui savait que c'était une oeuvre du père de Jean Paul, la vedette de cinéma ? Pour être honnête, moi-même ne le savais pas je n'ose point cacher mon ignorance car je n'ai jamais fait le lien entre l'auteur de ces statues et l'artiste de cinéma, jusqu'à il y a quelques années et grâce a Internet. En tout cas, j’étais en admiration devant les premières lettres. C'était au temps ou j’apprenais a écrire et j'avais des difficultés avec les majuscules et former de si belles boucles. J'aimais souvent suivre les lettres "P" et "B» avec mon petit index droit comme pour n'entraîner à bien écrire.
***Il y a eu un meeting (et manifestations) juste une semaine après le coup de force de l’armée des frontières (3 Août 1962...et oh. Comment oublier cette date !). J’étais à Sidi Aich et présent à ce rassemblement qui s'est tenu précisément devant ce monument avec ses statues intactes, toujours au même endroit entre la mosquée et la nouvelle poste, face aux escaliers montant vers le tournant de l'Eglise. Il y avait presque 200 personnes de tout le douar d'Ath Waghlis. Chose unique de la réunion a l'époque, il y a eu une jeune femme (D'Ait Daoud ou de Izghad ?) qui, du haut des escaliers dominant le monument a pris la parole. Dans un Kabyle simple, elle était si éloquente et si "Ad Hoc" de la situation de l'époque et de son grand désir de la paix.
Beaucoup, y compris moi-même, ont eu le bec littéralement cloué !
Lorsque le général LAMORCIERE avait été appelé au ministère de la guerre, L’Emir Abdelkader lui écrit le 9 Juillet 1848(7 chaabane 1264) pour lui rappeler que les ministres qui l’avaient précédé avaient pu ignorer les détails de la capitulation et des engagements pris :
Il ajoute : « La plupart ne comprennent pas ma situation, et prétendant que je suis venu aux Français par Force et par contrainte ; ils ajoutent que c’est toi qui te mettant à ma poursuite, m’a réduit aux abois. Il convient que tu leur fasses connaître la vérité, que tu leur dises que si tu n’étais arrivé avec tes promesses, je ne serai pas venu à toi.
Que tu étais éloigné de moi, lorsque les pourparlers avaient lieu entre toi et moi ; que la distance qui nous séparait était au moins dix heures de marche ; que les pourparlers ont duré quarante heures ; que le chemin du sud m’étai ouvert, ainsi que celui qui m’aurait conduit chez les berbères ; que j’avais la faculté d’aller ou il me plairait.
Ce n’est que le 16 octobre 1852, que le commandant Boissonnet reçut l’ordre de faire préparer secrètement des voitures à la gare d’Amboise pour conduire au château, qui en est éloigné d’environ 3 kilomètres, le prince Louis napoléon et quelque uns des personnages qui l’avaient accompagné dans le voyage à Bordeaux.
L’Emir Abdelkader devait ignorer complètement que l’intention du prince fût de venir le visiter. Cet ordre pouvait prêter à toutes les suppositions, mais du moins était-il certain qu’en admettant celle qui était la moins favorable, la visite du prince serait suivie d’une amélioration dans la condition faite à l’Emir Abdelkader. Après avoir entretenu pendant quelques instants, M. le commandant Boissonnet à la descente de son wagon, le prince monta en voiture, et, en prenant une feuille de papier et un crayon, il se mit à écrire rapidement pendant quelques minutes. Le sort de l’Emir Abdelkader venait d’être décidé ; mais dans quel sens ? Personne ne le savait encore .En arrivant au château, le prince suivi de M.le général Saint-Arnaud, de MM. Fould, Baroche, du général Roguet, du colonel Fleury et de plusieurs autres officiers, se fit conduire à la grande pièce qui servait de salle de réception et donna l’ordre au commandant Boissonnet de lui présenter L’Emir Abdelkader.
Quelque énergie qu’on lui suppose, le cœur du prisonnier dut battre avec violence à la nouvelle qu’il allait se trouver en présence de l’homme qui disposait de son sort.
Voici les lignes que le Prince avait écrites dans le trajet de la gare d’Amboise au Château :
ABD EL KADER
« Je suis venu vous annoncer votre mise en liberté .Vous serez conduit à Brousse, dans les états du Sultan, dés que les préparatifs nécessaires français seront faits et vous recevrez du gouvernement un traitement digne de votre ancien rang ( Un subside annuel de 100 000 fr.).
Depuis longtemps, vous le savez votre captivité me causait une peine véritable, car elle me rappelait sans cesse que le gouvernement qui m’a précédé n’avait pas tenu les engagements pris envers un ennemi malheureux.
Rien à mes yeux de plus humiliant pour le gouvernement d’une grande nation, que de méconnaître sa force au point de manquer sa promesse .La générosité est toujours la meilleure conseillère, et je suis convaincu que votre séjour en Turquie ne nuira pas à la tranquillité de nos possessions d’Afrique.
Votre Religion, comme la notre, apprend à se soumettre aux décrets de la providence .Or, si la France est
maîtresse de l’Algérie, c’est que Dieu l’a voulu et la nation ne renoncera jamais à cette conquête.
Vous avez été l’ennemi de la France, mais je n’en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère à votre résignation dans le malheur ; c’est pourquoi je tiens honneur de faire cesser votre captivité, ayant pleine foi dans votre parole ».
L’Emir Abdelkader baisa la main du Prince et lui exprima en quelques mots sa vive reconnaissance, il ne fait aucun serment, il pria seulement son altesse de vouloir bien permettre à sa vieille mère Zohra et à ses enfants de lui apporter le tribut de leurs actions de grâces. Lorsque le Prince sortit du salon, il trouva les derniers compagnons de l’Emir Abdelkader rangés dans le vestibule. L’Emir en allant chercher sa mère, avait eu le temps d’annoncer aux siens l’heureuse nouvelle, et tous étaient accourus pour acclamer et bénir le sultan libérateur.
Le premier acte de l’Emir Abdelkader, après le départ du Prince Louis Napoléon, fut de réunir les siens dans l’oratoire et d’appeler les bénédictions de Dieu sur celui qui allait être empereur. Ce devoir ²accompli, L’Emir Abdelkader remonta dans son appartement, et sous l’impression d’un bonheur qui, en un instant, il lui avait fait oublier cinq années de captivité, il adressa au prince, en route pour rentre dans sa capitale, la pièce de vers et dont la dernière partie quoiqu ‘elle perde beaucoup à la traduction, respire l’enthousiasme lyrique .
Le 2 décembre 1852, au moment où l’empereur faisait son entrée solennelle dans le palais des Tuileries, L’Emir Abdelkader était au bas de l’escalier d’honneur avec les grands fonctionnaires de l’Etat, pour saluer Napoléon III. L’Empereur, apercevant L’Emir Abdelkader se dirigea vers lui pour lui serre affectueusement la main :
« Vous le voyez lui dit il, votre vote m’a porté bonheur. »
Le 11 Décembre, L’Emir Abdelkader partit définitivement du Château d’Amboise pour Marseille ou il s’embarquait le 21 du même mois pour Constantinople, cinq ans moins deux jours après s’être remis entre les mains des Français.
Pour une meilleure compréhension des objectifs du général Bugeaud dans le traité de la Tafna entériné le 30 Mai 1837 ,nous estimons utile de publier la lettre qu’il adresse la veille à M. le comte Molé, président du conseil des ministres.
Au camp de la Tafna, le 29 mai 1837.
MONSIEUR LE MINISTRE,
J’ai toujours pensé que dans les grandes circonstances, un général ou un homme d’État doit savoir prendre sur lui une grande responsabilité, quand il a la conviction qu’il sert bien son pays.
Ce principe gravé depuis longtemps dans mon esprit, je viens d’en faire l’application. J’ai cru qu’il était de mon devoir, comme bon Français, comme sujet fidèle et dévoué du Roi, de traiter avec Abdelkader, bien que les délimitations du territoire soient différentes de celles qui m’ont été indiquées par M. le ministre de la guerre.
Je me suis dit que le ministre et ses bureaux ne pouvaient juger les nuances de la question comme moi qui suis sur les lieux, en présence des difficultés ; j’ai d’ailleurs reconnu par la dépêche du ministre de la guerre, du 16, que l’on était encore dominé, à Paris, par des idées qui pouvaient être justes, il y a un an ou dix huit mois, mais qui ne sont plus aujourd’hui en rapport avec les circonstances.
Je vous ai fait reconnaître par ma dépêche du 27
(qui a passé par l’Espagne) le peu d’importance que j’attachais à ne donner à Abdelkader que telle ou telle portion du territoire; que même, je trouvais des avantages à lui céder plus, parce qu’il nous offrait plus de garanties de sécurité, et plus d’avantages commerciaux que des beys sans influence, que l’on voudrait établir entre l’Émir et nous. C’est cet ordre d’idées qui m’a déterminé à outrepasser mes instructions. Pour tout le reste, les conditions sont ou égales
ou supérieures à celles qui étaient approuvées par le ministre de la guerre.
Je réserve à la France Mostaganem et son territoire, afin de n’abandonner aucun point de la côte, et cependant les instructions m’autorisaient à me borner aux marais de la Macta.
J’acquière sur la côte un nouveau point de commerce assez important, à l’embouchure du Rio Salado, qui est meilleur que celui de la Tafna ; enfin, j’obtiens une indemnité de guerre en denrées, qui pourras nourrir dix mille hommes et mille chevaux, à Oran, pendant plus d’une année.
Il n’y a donc que sur le point seul de la délimitation que je suis resté au-dessous des prescriptions. J’espère que le gouvernement jugera que ce point seul ne devait pas faire échouer un traité qui nous donnera sur-le-champ des relations faciles et sûres dans la plus grande partie de la régence ; qui établira la sécurité agricole dans la plaine de la Métidja et dans la zone d’Oran; qui fera cesser l’effusion du sang de nos soldats, et qui permettra de fonder enfin quelque chose pour la colonisation,.
Pour notre établissement solide, sur la terre d’Afrique, et qui fermera la porte aux sacrifices pécuniaires qui faisaient, chaque année, l’objet de vives discussions dans les Chambres.
Bientôt, je l’espère, l’abaissement du prix des denrées permettra de nourrir la troupe, qu’on voudra maintenir dans la régence, à meilleur marché qu’en France, et les droits de douanes, les gains du commerce commenceront, dès cette année, à nous récupérer des dépenses que nous avons faites.
Je m’attends à ce qu’on me dira : mais ne sont-ce pas là des illusions ? Qui, vous garantit la sincérité d’Abdelkader ? Etes vous assuré qu’il exécutera bien le traité et qu’il vous donnera la sécurité commerciale et agricole sur votre territoire et sur le sien ?
Je ponds que la connaissance que j’ai acquise du caractère religieux et sincère de l’Émir, comme de sa puissance sur les Arabes, me donne la conviction profonde que toutes les conditions seront parfaitement exécutées. Je me rends garant de l’Émir, et je prouve la foi que j’ai dans sa parole, par la grande responsabilité que j’assume sur ma tête.
_______________
Je l’avouerai cependant, une seule pensée m’a fait hésiter : il faut, me suis-je dit, trois semaines, ou un mois, avant que ce traité puisse être autorisé par le gouvernement. Cet espace de temps est le plus propre à la guerre contre les Arabes ; ce sera une campagne à moitié manquée; que pensera-t-on de moi comme militaire ? Voilà comment j’ai vaincu ces scrupules : j’ai d’abord envisagé tout ce qu’il y aurait de barbare, de déchirant, à incendier les moissons d’un peuple qui ne demande pas mieux que de traiter, et avec qui j’ai traité .
Et puis, j’ai considéré que la campagne serait encore très profitable en juillet, qui sera, cette année,la véritable époque des moissons du froment; que d’ailleurs je trouverai dans les silos les orges moissonnées en juin, et que si la campagne commence plus tard, elle pourra se prolonger plus
Longtemps, puisque, jusqu’au ter juillet, nous conserverons intacts notre cavalerie, nos transports et la santé de nos soldats.
Mais fallût-il perdre toute la campagne, serait-ce encore une considération suffisante pour ne pas essayer d’un nouvel état de choses qui doit nous donner, selon moi, tous les avantages que j’ai énumérés ? Si le traité mal exécuté ne remplit pas nos espérances,
Ne pourrons-nous pas faire, l’année prochaine, ce que nous voulions faire cette année ? Les Arabes le redouteront, car ils avaient parfaitement compris toute la puissance dévastatrice d’une colonne organisée comme la mienne. Ils disaient hautement,
et les envoyés d’Abdelkader eux-mêmes, qu’ils savaient bien qu’ils ne pourraient pas me résister et m’empêcher de brûler leurs moissons ; mais qu’ils, fuiraient vers le désert, où ils avaient des provisions en réserve, et qu’ils reviendraient quand la lassitude nous forcerait à rentrer dans nos places,
On me dira peut-être : comment avec de tels avantages, n’avez-vous pas pu limiter Abdelkader dans la province d’Oran ? J’ai fait, malgré l’opinion que j’ai déjà émise, tout ce qu’il était humainement possible de faire pour atteindre ce but, et j’aurais obtenu d’Abdelkader, livré à lui-même, quelques concessions ; mais les autres chefs et les marabouts se sont écriés plusieurs fois qu’ils aimaient mieux mourir tous que de céder davantage.
Il a fallu disputer longtemps pour obtenir l’article 4 qui établit que les Musulmans qui vivront sur notre territoire ne seront pas soumis à la domination de l’Émir. Ce point intéressait la religion à laquelle ces hommes sont attachés jusqu’au fanatisme. Il n’a pas fallu moins de débats pour obtenir la cession de quelques portions de territoire appartenant à des tribus dévouées qui, les premières, ont élevé Abdelkader sur le pavois. Enfin, il n’est presque pas un article qui n’ait été vivement disputé.
J’ai demandé avec force Ténès et Cherchell ; mais Abdelkader a répondu que ces deux ports étaient entourés de Kabaïles sur lesquels il n’avait qu’une influence religieuse; que ces peuplades étaient si sauvages et si indépendantes que si nous allions nous établir là, nous serions, comme à Bougie, toujours en guerre avec elles ; mais qu’il croyait pouvoir garantir qu’il obtiendrait la libre pratique de ces deux petits ports pour notre commerce. Il a bien fallu se payer de ces raisons, que je crois d’ailleurs véridiques d’après les renseignements que j’ai. J’aurai l’honneur de vous faire observer que si nous rendons Tlemcen qui nous était onéreuse, nous acquérons deux villes que nous n’avons jamais occupées, sérieusement, Blida et Koléah.
J’ai la ferme persuasion qu’il était impossible d’obtenir davantage avant d’avoir fait une longue guerre semée de succès.
Que risquons-nous d’essayer du régime qui sera fondé par l’arrangement que je viens de faire ? Nous aurons tout d’abord une grande diminution dans les dépenses courantes et dans les pertes de tout genre qu’entraîne la guerre, en hommes, en chevaux, en mulets, en vêtements, en équipages, en munitions, en Prix excessifs de denrées, etc., etc., etc.
La division d’Oran ne coûtera rien à nourrir pendant cette année d’épreuve, et l’on aura le temps de se préparer, en tout point, pour recommencer la guerre, au mois d’avril prochain, si nous étions déçue dans notre attente.
En attendant, le camp de la Tafna, ce poste gênant, est évacué, et les bâtiments sont vendus plus de trois cent mille francs par les denrées qu’on me donne en compensation.
Plus j’examine les considérations que j’ai présentées, plus je suis convaincu qu’il y a sagesse dans cette détermination. La dernière discussion des Chambres sur les crédits supplémentaires d’Alger m’appuie d’une manière prépondérante. Mon traité satisfait toutes les opinions émises, et M. Thiers lui-même, qui s’était montré jadis le plus chaud partisan de la conquête absolue, et qui se borne aujourd’hui à une certaine zone autour de nos places, et à des relations amicales avec les Arabes. Ainsi tout sanctionne mon traité, excepté un seul passage des instructions de M. le ministre de la guerre. Ce passage, le voici : « Vous devez donc insister d’une manière absolue, comme vous en annoncerez l’intention, pour réserver autour d’Oran la zone que vous avez indiquée, et pour renfermer Abdelkader dans la province d’Oran.
Dans celle-ci même vous devrez exiger pour limite, si ce n’est le Foddah, au moins le Chélif, et n’abandonner à Abdelkader ni Miliana, ni Cherchell. »
Et plus bas :
« Les trois points essentiels dont vous ne devez pas vous départir, c’est la souveraineté de la France, la limitation d’Abdelkader dans la province d’Oran, bornée au moins par le Chélif, c’est-à-dire en laissant en dehors Cherchell et Miliana et la réserve de la zone que vous avez indiquée depuis l’Habra jusqu’au Rio Salado. »
Ce qui a dû m’enhardir à passer outre ces prescriptions, c’est que l’idée première de cette délimitation paraît avoir été prise dans ma correspondance avec le ministre ; ce sont donc en quelque sorte mes idées que je modifie moi-même.
Sous trois ou quatre jours, je vais quitter la Tafna pour retourner à Oran ; si vous approuvez mon traité, je demande à rester un mois ou deux pour poser les bases de notre établissement dans la zone réservée, et y jeter les fondements d’une ou deux colonies militaires. Je ferai au ministre de la guerre un rapport
Détaillé sur tout ce qu’il me paraîtra utile de faire. Je signale dès à présent les salines d’Arzew et son bon port, près duquel nous devons faire des établissements pour un commerce qui peut y devenir considérable. Les salines peuvent aussi donner un bon revenu. Les Russes de la Mer Noire et autres peuples qui viennent en Espagne apporter des fers, et s’en retournent chargés de sel, préféreront venir à Arzew, parce que le fer s’écoulera facilement ; qu’on y trouvera du sel ; que c’est plus près que la côte
D’Espagne, et que le mouillage est plus sûr qu’à Valence, où se rendent ordinairement ces bâtiments.
Si vous n’approuvez pas mon traité, je demande encore à rester pour faire la campagne de juillet, août et septembre. Ce n’est pas là un petit sacrifice à la grande détermination que j’ai cru devoir prendre; car je trouvais une grande compensation aux contrariétés que j’ai éprouvées, à tort sans doute, au commencement de mes négociations, dans l’avantage de revoir ma famille, et mon rappel me l’aurait procuré. Mais si, par malheur, il y a guerre à faire, il serait honteux pour moi de rentrer en France, avant d’avoir prouvé, une fois de plus, que je suis loin de la redouter.
Je suis avec respect, Monsieur le Ministre, Votre très humble et très obéissant serviteur,
Le lieutenant général commandant la division d’Oran.
Signé : BUGEAUD.
P. S. J’ai fait connaître aux généraux et officiers supérieurs de ma division les clauses du traité. On en a été unanimement satisfait, et on a déclaré que la sagesse ne permettait pas de refuser de pareilles conditions. Cependant tout le monde était très désireux de faire la guerre.
Entrevue de l’Emir Abdelkader et du Général Bugeaud
(Extrait du livre intitulé Algérie Française de ARSENE BERTEUIL édité en 1856)
……. « Sais-tu s’écria Bugeaud, qu’i
l y a peu de généraux qui eussent osé faire le traité que j’ai conclu avec toi ?
Je n’ai pas craint de t’agrandir et d’ajouter à ta puissance, parce que je suis assuré que tu ne feras usage de la grande existence que nous te donnons que pour améliorer le sort de la nation arabe et la maintenir en paix et en bonne intelligence avec la France.-
-Je te remercie de tes bons sentiments pour moi, a répondu l’Emir Abdelkader ;si Dieu le veut, je ferais le bonheur des arabes, et si la paix est jamais rompu, ce ne sera pas de ma faute-
Sur ce point, je me suis porté ta caution auprès du roi des Français-
-Tu ne risques rien à le faire ; nous avons une religion et des mœurs qui nous obligent à tenir notre parole, je n’y ai jamais manqué.
-Je compte là-dessus, et c’est à ce titre que je t’offre mon amitié particulière.
-J’accepte ton amitié, mais que les Français prennent garde de ne pas écouter les intrigants.
-Les ne se laissent conduire par personne,et ce ne sont pas quelques faits particuliers commis par des individus , qui pourront rompre la paix : ce serait l’inexécution du traité ou un grand acte d’hostilité. Quant aux faits coupables des particuliers, nous nous en préviendrons réciproquement.
- C'est très bien, tu n'as qu’à me prévenir, et les coupables seront punis. –
-Je te recommande les Koulouglis qui resteront à Tlemcen. -
-Tu peux être e tranquille, ils seront traité comme les Hadars. –
-Mais tu m'as promis de mettre les Douers dans le pays de Hafra (partie des montagnes entre la mer et le lac Segba).
- Le pays de Hafra ne serait peut-être pas suffisant mais ils seront placés de manière à ne pouvoir nuire au maintien de la paix.
- As-tu ordonné, reprit le général Bugeaud après un moment de silence, de rétablir les relations commerciales à Alger et autour de toutes nos villes ?
- Non; je le ferai des que tu m'auras rendu Tlemcen. –
-Tu sais bien que je ne puis le rendre que quand le traité aura été approuvé de mon roi.
- Tu n'as donc pas le pouvoir de traiter ?
- Si; mais il faut que le traité soit approuvé : c'est nécessaire pour ta garantie, car, s'il était fait par moi seul. Un autre général qui me remplacerait pourrait le défaire : au lieu qu’étant approuvé par le roi, mon successeur sera obligé de le maintenir.
- Si tu ne me rends pas Tlemcen, comme tu le promets dans le traité, je .ne vois pas la nécessité de faire la paix; ce ne sera qu'une trêve.
-Cela est vrai mais, ceci peut n’être qu’une trêve; mais c'est toi qui gagnes à cette trêve, car pendant qu'elle durera, je ne détruirai pas les moissons.
- Tu peux les détruire, cela nous est égal; et à présent que nous avons fait la paix, je te donnerai par écrit l'autorisation de détruire tout ce que tu pourras; tu ne peux en détruire qu'une bien faible partie. Et les Arabes ne manquent pas de grain.
- Je crois que les Arabes ne pensent pas tous comme toi; car je vois qu'ils désirent bien la paix, et quelques-uns m'ont remercié d'avoir ménagé les moissons depuis la Sickak jusqu'ici, comme je l'avais promis à Amadi-Sekkal.
L’Emir Abdelkader sourit d'un air dédaigneux, et demanda ensuite combien il fallait de temps pour avoir l'approbation du roi des Français.
- II faut trois semaines.
- C'est bien long.
- Tu ne risques rien : moi seul pourrais y perdre.
Son khalifa, Ben Harrach, qui venait de se rapprocher, dit alors au général :
- C'est trop long, trois semaines; il ne faut pas attendre cela plus de dix à quinze jours.
- Est-ce que tu commandes à la mer ? répliqua le général français.
- Eh bien, en ce cas, reprit l’Emir Abdelkader, nous ne rétablirons les relations commerciales
Qu’après que l’approbation du roi sera arrivée, et quand la paix sera définitive.
-C'est à tes coreligionnaires que tu fais le plus de tort; car tu les prives du commerce dont ils ont besoin; et nous, nous pouvons nous en passer, puisque nous recevons par la mer tout ce qui nous est nécessaire. »
Le général ne crut pas devoir insister davantage, il demanda si le détachement qu'il avait laissé à Tlemcen avec quelques bagages pourrait en sûreté venir rejoindre à Oran, ce à quoi L’Emir Abdelkader répondit affirmativement. Le général s'était levé pour prendre congé. « L’Emir Abdelkader restait assis, dit-il plus tard à la Chambre des députés; je crus voir dans cet acte un Certain air de supériorité; alors je lui fis dire par mon interprète :
-Quand un général français se lève devant toi. Tu dois te lever aussi.
Et, pendant que mon interprète lui traduisait ces paroles, avant même qu'il eut fini de les traduire, je pris la main L’Emir Abdelkader et je le soulevai : il n'est pas très lourd.
Nous ne contestons pas cette anecdote ; cependant, d'après M. Pélissier, il est bien vrai que le général Bugeaud, sans attendre que l’interprète eut traduit ses paroles, et sans attendre la réponse, pris la main L’Emir Abdelkader en souriant et l'enleva de terre, au grand étonnement des
Arabes, qui trouvaient sans doute le procédé un peu leste et ouvraient de fort grands yeux.
Cette main, que le général Bugeaud tint alors un moment dans la sienne, est jolie, mais petite et faible, et L’Emir Abdelkader est lui-même d'une stature frêle et délicate.
II était tard; L’Emir Abdelkader et le général Bugeaud se dirent adieu et se quittèrent.
le premier salué par les cris de joie de sa nombreuse escorte , qui retentirent majestueusement le long des collines et furent répétés par toute son armée.
Au même moment, éclata un long et violent coup de tonnerre dont les échos multipliés ajoutèrent à tout ce que cette scène avait d’imposant .
Après le traité de la Tafna conclu avec l’Emir Abdelkader le 30 Mai 1837 Léon Roche devient son secrétaire et son homme de confiance .
beau faire croître l'effort, varier les méthodes, il n'en ré
sulte jamais qu'une évidence qui est l'impossibilité de séparer l'observateur de la chose observée et l'histoire de l'historien. 